Je ne sais pas si j'en suis capable
Je vais écrire une chose qu'on n'écrit pas souvent quand on construit.
Je ne suis pas sûr d'avoir les capacités de ce que je fabrique.
Ce n'est pas de la modestie. C'est une question que je me pose pour de vrai, en regardant des machines qui tournent, qui marchent, et dont je ne saurais pas toujours réexpliquer le détail à quelqu'un qui me le demanderait demain.
Des choses qui me dépassent
Je bâtis vite. Plus vite que je n'ai jamais bâti.
Des outils sortent. Des pages sortent. Des textes sortent, avec mon nom dessus. Je les lis un par un, parce que c'est ma règle. Et parfois, en les lisant, je ne comprends pas tout.
Quand ça arrive, on réécrit. Autant de fois qu'il le faut, jusqu'à ce que chaque phrase me parle. C'est la seule barrière qui me reste : si je ne le comprends pas, ça ne sort pas.
Mais la question demeure. Est-ce que je construis, ou est-ce que je regarde construire ?
L'impression d'illusion
Il y a des jours où tout ça ressemble à un rêve un peu trop confortable.
Les choses avancent. Les pages s'affichent. Les machines répondent. Et une petite voix demande : est-ce que c'est réel, ou est-ce que je me raconte une histoire dans laquelle je suis plus grand que je ne suis ?
J'ai cherché comment en sortir. Et j'ai fini par trouver une réponse, mais elle ne vient pas de moi. Elle vient des machines.
Dans une illusion, rien ne refuse.
Or ma journée est faite de refus. Une porte de sécurité m'a bloqué trois fois de suite. Un fournisseur m'a raccroché au nez un appel sur deux. Un test est sorti rouge six fois avant de passer au vert. Un serveur a refusé qu'on lui installe quelque chose.
Rien de tout ça n'arrive dans un rêve. Un rêve dit toujours oui.
Ce qui résiste est réel. C'est la seule preuve que j'ai trouvée, et elle me suffit.
Personne ne voit où on va
L'autre chose qui pèse, c'est la vitesse.
On répare une panne le matin, et le soir l'outil a changé de version. On apprend un savoir-faire, et trois mois plus tard il est remplacé par un bouton. On mesure sa journée non plus en travail fait, mais en travail qu'on n'a pas eu le temps de comprendre.
Et quand on cherche quelqu'un qui saurait où tout ça mène, on ne trouve personne. Pas les grandes maisons qui fabriquent ces outils. Pas ceux qui les vendent. Pas ceux qui écrivent dessus. Chacun avance sur sa route, et personne n'a la carte entière.
Moi non plus. Je ne l'ai pas.
Ce qui reste
Alors je m'accroche à la seule chose qui tienne quand le sol bouge : savoir où j'en étais.
Noter l'état avant de le perdre. Découper le travail, pour qu'une chute ne coûte qu'un morceau. Garder une trace de ce qui a été fait, et de ce qui reste. Mettre un mot de fin, pour savoir sans discuter si c'est terminé.
Ce n'est pas glorieux. Ce n'est pas de la performance. C'est de l'entêtement.
Mais sur une longue route, l'entêtement bat la performance. Celui qui va vite et abandonne au premier refus n'arrive nulle part. Celui qui reprend au même endroit, huit fois s'il le faut, arrive.
Et donc
Non, je ne sais pas si j'ai les capacités de tout ce que j'écris.
Mais je sais lire ce qui sort sous mon nom. Je sais dire « je n'ai pas compris, on recommence ». Je sais reconnaître un refus quand j'en vois un, et me dire que c'est bon signe.
Certaines semaines, on n'a pas mieux à offrir que ça.
Ce n'est pas la forme. Mais ça tient.