Un appel sur deux

Publié le 8 septembre 2026 · On change de modèle : le plus neuf, puis le moins neuf, puis le plus gros, puis le plus rapide.

Il y a des jours où la machine répond une fois sur deux.

Ce n'est pas une panne franche. Il n'y a pas d'écran noir. C'est plus fatigant que ça : ça marche, puis ça ne marche plus, puis ça remarche. Et entre les deux, on n'a rien changé.

C'est arrivé cette semaine. Un modèle d'intelligence artificielle, appelé par la tour de contrôle pour faire un travail long. Un appel passe. Le suivant tombe. Le message d'erreur dit : « votre position n'est pas prise en charge ».

Ma position. Comme si le problème venait de l'endroit d'où j'appelle.

On commence toujours par s'accuser soi-même

Le premier réflexe, c'est de chercher sa propre faute.

On relit son code, et on le trouve suspect. On change de modèle : le plus neuf, puis le moins neuf, puis le plus gros, puis le plus rapide. On soupçonne sa connexion. Son fournisseur d'accès. Le petit boîtier au coin du salon. On vérifie même que la machine ne ment pas sur le pays d'où elle parle.

Elle ne ment pas.

Chaque piste demande une heure. Chaque piste tombe.

Le pire moment d'une panne n'est pas celui où on ne sait pas. C'est celui où on a déjà éliminé tout ce sur quoi on avait prise. Il ne reste plus que ce qu'on ne contrôle pas.

Le test bête qui a tout tranché

La réponse est venue d'un essai très simple.

Poser la même question. Six fois de suite. Au même modèle. Depuis la même machine. Dans la même minute.

Trois réussites. Trois échecs. Aucun ordre. Aucune logique.

Ce jour-là, on apprend une chose qui n'est pas technique : ce n'est pas toi. La panne ne vient pas de ta machine. Elle ne vient pas de ton travail. Elle vient d'ailleurs, elle frappe au hasard, et elle ne te doit aucune explication.

C'est un soulagement de trois secondes. Après, le problème est toujours là.

On ne répare pas la chute. On répare la reprise.

On ne peut pas empêcher quelqu'un d'autre de raccrocher.

On ne peut pas non plus attendre que ça se calme. Le travail, lui, est toujours à faire.

Alors on répare l'autre bout.

L'outil qu'on a écrit ne corrige rien. Il ne rend pas la machine plus fiable. Il ne supprime pas une seule erreur. Il fait une seule chose : quand ça coupe, il rappelle. Il reprend la conversation là où elle s'était arrêtée, sans tout recommencer, et il continue jusqu'à ce que le travail dise lui-même qu'il est fini.

Le contrôle a tourné cinq fois. Cinq fois arrivé au bout. Zéro fois du premier coup.

Et pourtant, merci

Il faut dire l'autre moitié, sinon ce texte serait injuste.

La machine qui raccroche un appel sur deux, c'est la même qui, le reste du temps, me fait avancer comme je n'ai jamais avancé.

Les outils de Google et d'Anthropic ont changé ma façon de travailler en quelques mois. Je bâtis des choses que je n'aurais pas su faire seul. Et certaines, pour être honnête, me dépassent. Je les ai voulues, elles tournent, et je dois relire mes propres notes pour réexpliquer comment elles tiennent debout.

C'est enthousiasmant. C'est aussi vertigineux.

Parce que ça va vite. Trop vite. On répare une panne le matin, et le soir l'outil a déjà changé de version.

La règle que je me suis donnée

Il y a un moment où ce vertige devient dangereux.

Des textes sortent. Des pages, des articles, des explications. Ils portent mon nom. Alors je les lis moi-même, un par un.

Et parfois je ne comprends pas tout.

Quand ça arrive, on ne publie pas. On réécrit. Aussi souvent qu'il le faut, jusqu'à ce que je comprenne chaque phrase.

Ce n'est pas de la coquetterie. C'est la seule barrière qui reste. Une machine peut écrire plus vite que je ne lis. Si j'accepte une seule fois de publier quelque chose que je ne comprends pas, ce n'est plus moi qui parle.

Alors la règle est simple, et elle ne bouge pas : si je ne le comprends pas, ça ne sort pas.

Ce que ça change

Un système solide, ce n'est pas un système qui ne tombe jamais. Celui-là n'existe pas. Ceux qui le promettent mentent, ou n'ont pas encore été mis à l'épreuve.

Un système solide, c'est un système qui sait où il en était.

C'est toute la différence entre une coupure et une catastrophe : est-ce qu'on peut reprendre au même endroit, ou est-ce qu'il faut tout refaire.

Alors on écrit des outils qui gardent le fil. On note l'état avant de le perdre. On découpe le travail, pour qu'une chute ne coûte qu'un morceau. Et on met un mot de fin, pour savoir sans discuter si c'est terminé.

Ce n'est pas de la performance. C'est de l'entêtement.

Sur une longue tâche, l'entêtement bat la performance. Toujours. Celui qui va vite mais abandonne au premier refus n'arrive nulle part. Celui qui rappelle huit fois arrive.

Certaines semaines, on n'a pas mieux à offrir que ça. Rappeler. Reprendre au même endroit. Aller jusqu'au mot de fin.

Ça suffit. Le travail est fait quand même.

🔭